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Accueil > La Bande dessinée dans tous ses états > Avant-première Prophet
Les avant-premières bds du domaine
Réalisées avec le concours des auteurs

Avant-première : Prophet tome 2 : Infernum in Terra

Prophet Tome 2
Scénario : Mathieu Lauffray et Xavier Dorison
Dessin : Mathieu Lauffray
Editeur : Les humanoïdes Associés
Site de Mathieu Lauffray : http://www.lauffray.com

Entretien réalisé par Cubik au mois de mai 2003.

Récit prévu en 4 tomes.
Prophet Tome 1, Ante Genesem, DL Septembre 2000
Prophet Tome 2, Infernum In Terra, DL Décembre 2003
Les avant-premières du domaine :
 » Petit Miracle de Griffo et Valérie Mangin.
 » Prophet - Infernum in Terra de Mathieu Lauffray et Xavier Dorison.
 » Gorn - Le chant des Elfes de Tiburce Oger
 » Le Dernier Troyen - Le cheval de Troie de Thierry Demarez et Valérie Mangin
 » Les poussières de l'infini - Le Prisme de Zerriouh et Plongeon
 » La chute des Mélimés de DeDorgoth.
 » Dofus d'Ankama Editions.
Prophet Tome 2 - Couverture Prophet Tome 2 - Planche 3 Prophet Tome 2 - Planche 8
Bonjour. Tu as fait les Arts Déco de Paris. Qu'est-ce que cette école t'a apporté ?
J'avais pas mal étudié toutes les écoles disponibles. J'avais toujours voulu faire du dessin. Là dessus, il n'y a pas eu de virage ou de décision soudaine. C'est quelque chose qui m'attire depuis vraiment tout petit. J'avais étudié depuis assez jeune, depuis vraiment les premières années du lycée, quelles étaient les formations possibles après, vu que j'avais vraiment que ça en tête. Et voila, grosso modo sur Paris, il n'y a pas énormément de formation. Il y avait des formations qui étaient axées autour des BTS, des écoles type Olivier de Serres, Duperré ou Boulle, il y avait les Beaux Arts, les Arts Déco et quelques ateliers privés du type Charpentier ou Penninghen. Donc bon, moi c'est vrai qu'à l'origine, j'étais intéressé essentiellement par le dessin, l'illustration et la peinture et je cherchais tranquillement quelles étaient les sections les plus poussées de ce point de vue là. Donc après, l'orientation était soit Olivier de Sierres, soit les Arts Déco.

J'ai tenté le concours des Arts Déco que j'ai raté une fois, et réussi la deuxième. Et voila. J'avais fait une petite préparation avant, dans un atelier qui a disparu depuis, qui était un atelier de la ville de Paris gratuit et qui nous préparait grosso modo... une appréhension générale des Arts Graphiques, à tous les points de vue... Et ensuite, il y a une hésitation assez prolongée, pendant le cursus des Arts Déco, à passer aux Gobelins parce que j'étais assez intéressé par l'animation et surtout par la conception du dessin que ça recoupait qui était que pour savoir dessiner correctement, il faut apprendre les volumes correctement, et l'animation est une discipline formidable pour ne pas dessiner en 2D mais en volume. Dans mon initiation personnelle pour progresser dans ce domaine, ça m'aurait vraiment intéressé. Maintenant, pour le coup, c'était exclusivement orienté animation, et on oubliait tout ce qui concernait peinture, art pictural, dessin, enfin dessin dans un but d'affiche ou d'image picturale...
Maintenant, avec le recul, tu conseillerais quoi à un jeune qui voudrait se lancer ?
Oh alors là, j'ai pas tellement suivi quelle était l'évolution des écoles récentes. Ce qui est vrai, c'est que même si j'étais extrêmement rétif à la base sur le coté (c'est un peu choquant) pluridisciplinaire, c'est à dire que je sortais du lycée, de 15 ans comme tout le monde de pluridisciplinarité forcée, c'est à dire d'une obligation de devoir s'intéresser, s'éveiller l'esprit avec toutes ces disciplines, je pensais qu'en passant dans le supérieur, il était peut-être temps qu'au lieu de dire "Regardez, encore un tas de disciplines s'offrent à vous, vous pouvez choisir..."... Je pense qu'il y a un moment où il faut choisir et pousser le truc pour devenir vraiment compétent.
Il y a un travail énorme qui est de faire le choix. C'est normal. Et il faut pas le faire trop tôt sinon on se plante, 9 chances sur 10. Et d'un autre coté, il y a une immense satisfaction à se dire "je fais un choix et maintenant, je pousse à fond pour essayer d'en faire vraiment quelque chose". Il y a aussi un piège à se dire "tous ces domaines sont intéressants" car objectivement tous les domaines proposés par les enseignements sont intéressants. Honnêtement, on peut pas déterminer à 15 ans "Ca c'est intéressant, ça, ça ne l'est pas". On peut dire "J'aime" ou "J'aime pas" mais tout est intéressant. Donc là, une école d'Arts Graphiques te dit "il faut vous intéresser à la sérigraphie, mais également à la photo, mais également à la maquette, mais également à la publicité....". Il faut aussi s'intéresser à l'informatique et tout ça. Donc oui, certainement, bien sur, il est évident d'être le plus ouvert possible. Maintenant ce qui passe, c'est qu'on arrive avec 2, 3 ans supplémentaires d'ouverture d'esprit. Donc on arrive à 18 ans plus 3. Et il reste 2 ans de spécialisation pour apprendre un métier et le faire bien. C'est un problème. L'intérêt des Gobelins, c'est que eux sont extrêmement orientés dans leur enseignement tout de suite. C'est à dire qu'ils disent clairement "nous, on forme des animateurs et on forme des gens à faire de la narration dans le cadre de l'animation, story board, lay out...." et j'imagine après pour des techniques plus particulières comme celles liées au décor mais voila.
Donc à priori, mis à part les Gobelins qui sont très spécialisés, tout se vaut ?
Non. Les domaines et les disciplines proposées sont à peu près les mêmes. Après, ça dépend évidement de la qualité des professeurs. Aux Arts Déco, on avait la chance d'avoir, notamment en scénographie, des pointures de folie. On avait des gens comme Richard Peduzzi ou Guy-Claude François qui sont parmi les plus grands scénographes français.
En graphisme, on avait des gens comme Meyer et Keller qui étaient des sommités en graphisme, enfin des profs ultra compétents. Ca c'est complètement inestimable en terme d'enseignement. Maintenant, ça fait 10 ans, je peux vraiment pas dire ce qui a pu évoluer dans un sens ou un autre. Ce qui est vrai, c'est que la chance qu'il y a dans ces écoles là, c'est qu'elles sont gratuites quasiment et qu'elles offrent des structures à l'enseignement qui objectivement sont exceptionnelles.
Alors les questions qui fâchent. Donc sur l'art book. Tout d'abord, as-tu quelque chose à dire au sujet de la polémique qu'il y a eu autour de cet art book, avec le changement d'éditeur ?
Oui, oui, ça a été une histoire très compliquée. Pour la résumer en quelques mots, il y a eu un problème d'ordre, je dirais, formel, qui était des engagements qui ont été, on va dire, modérément tenus et puis finalement, des contraintes d'ordre éditorial qui ont fait grosso modo que pour des questions liées au format et au nombre de page, il y a eu une certaine rigidité qui a fait que progressivement...
Basiquement, moi il me fallait entre 160 et 170 pages pour faire le bouquin comme il le fallait et la collection du Cycliste se limitait à 110 ou 120. Globalement, je crois qu'il n'y a pas de coupable ou de problème là-dedans mais à un moment, l'association qui devait marcher a commencé à gripper. Et ensuite, il y a eu des problèmes d'ordre personnel que je ne souhaite pas développer qui font que, en gros, l'association ne pouvait plus fonctionner. Mais il n'y a aucun ressentiment personnel vis à vis de personne. C'est juste qu'il y a eu un mauvais concours de circonstances à un moment qui ont fait que, voila...
Et donc, il est prévu pour quand ?
Il y avait un calendrier pour Avril, je crois qu'on peut d'ors et déjà déterminer que c'est un échec cuisant (rires). Le problème sur ce bouquin, c'est que ça fait 3 ans globalement que les éléments sont faits et rendus. Et maintenant, il passe d'un éditeur à l'autre qui fait ce qu'il peut, en fonction du temps, de sa motivation à mener le projet à bout. Donc grosso modo, moi j'attends. Ce sont soit les maquettistes, soit les éditeurs, enfin bref toute l'équipe qui peut constituer le bouquin final qui ont le bébé en main depuis un moment et pour l'instant, ils avancent lentement, c'est indéniable.
Maintenant, on m'affirme que le bouquin sera rendu fin Mai, ce qui permettrait éventuellement une sortie à la rentrée. Vraiment, la balle est dans les mains de Soleil. Moi je me suis complètement dégagé du bouquin depuis plus d'un an, sachant qu'ils ont tout en main et qu'ils n'ont plus qu'à le sortir. Je peux pas dire grand chose, si ce n'est qu'on me tient au courant régulièrement, que je continue à écrire des textes, participer à la maquette, donner des avis, etc... enfin voilà, je suis consultant extérieur et j'attends de voir que le bouquin se fasse.
Vu le temps qui est mis, on ne te demande pas de rajouter des dessins ?
J'ai rajouté pas mal de choses. Effectivement, les 168 pages sont un format qui est strict depuis le début. Du coup, plus j'avance et plus j'introduis des dessins récents que je trouve plutôt meilleurs que d'autres. Et résultat, j'enlève les plus pourris, je les remplace, le bouquin est en évolution constante.
C'est l'intérêt parce que bon, ça fait 3 ans que le bouquin est en chantier... J'ai eu le temps de faire avancer pas mal de choses, enfin évoluer en tout cas pas mal de choses. Clairement, il y a quasiment la moitié du contenu initial qui a été remplacé. Mais oui, j'ai mis des participations récentes que j'ai fait sur des films comme Le Pacte de Loups, sur Vidocq, sur Brocéliande, des dessins récents sur Prophet, sur des sujets libres, des illustrations, des trucs qui n'existaient absolument pas à l'époque où on a fait tout ça. Donc j'avais mis d'énormes chapitres sur le Serment de l'Ambre à l'époque qui ont eu tendance à se réduire un petit peu parce que bon, les dessins commencent à être anciens. Maintenant, c'est tout ce que je revendique moins. Je les montre parce que ça fait partie de mon univers.
Et Prophet en est où?
Prophet, je suis en plein dedans. J'ai pris une décision qui était assez importante cette année dans le sens où ça fait 6, 7 ans que je travaillais en dilettante dans tous les sens, c'est à dire par exemple dans le jeu vidéo quand ça se présentait, parce que j'ai des copains dans le jeu vidéo, et que j'adore ce média et que ça m'amusait de bosser là-dedans, pour plein de raisons spécifiques et puis chaque média a des qualités qui sont fascinantes à développer, pour le cinéma aussi.
Et j'ai pris la décision cette année, après avoir mené une expérience cinéma à bout, d'arrêter un peu tout ça et de me recentrer sur la bd parce que j'ai envie de travailler pour moi un peu et d'arrêter de répondre aux demandes.
Ce qui n'est vraiment ni un bien, ni un mal, c'est juste un besoin que j'ai en ce moment. Et là j'ai envie d'avancer sur Prophet, et j'avance. Je fais que ça depuis quelques mois. On souhaite le sortir à l'automne. Faut que je fasse la couv' ce week-end d'ailleurs. Donc j'avance bien. Je fais mes pages, mes mises en couleur. La série suit son cours et j'ai vraiment fermement envie de relancer les choses à fond de ce coté là.
Ce sera un gros bouquin, dans les 80 pages, non ?
Non, non, ça c'est le 3ème Testament qui vient de se terminer dont on a achevé les couleurs rapidement. Mais ça y est, c'est fait, c'est parti enfin. Mais non, on sera en 54 pages pour le Prophet tome 2.
Justement, sur le 3ème Testament, quand je t'ai contacté, tu venais d'annoncer partout "Ca y est! C'est fini!"...
Oui, c'est fini ! On a terminé le 20 ou le 26 Avril, un truc comme ça...
Et donc tu es collaborateur sur cette série ?
Oui, mais de toute façon, quand on fonctionne en atelier, c'est toujours un petit peu comme ça. Là, on est quelques-uns à travailler régulièrement dans un lieu commun. Et sans participer de manière active sur les projets des uns des autres, on se donne des opinions régulièrement. Quand on est à la bourre sur des détails, qu'il faut faire des rendus, ou que simplement, on est en épuisement sur certaines choses, ça arrive, bon ben à ce moment là, on se passe des boulots.
Merci beaucoup. Là, ça a été le cas sur les couleurs notamment, où Glénat devait tenir sa date de sortie et Alex (NDR: Alice, dessinateur du 3ème Testament) était un peu débordé par les couleurs. Bon, on s'est mis, Patrick Pion et moi, à faire du bleu, du bleu, du bleu et des couleurs jusqu'à ce qu'on arrive au bout du truc.
Donc vos oeuvres respectives sont en fait des travaux d'atelier ?
En quelques sortes. On a fait des bouts de dessin à droite, à gauche sur les bd de chacun. Mais vraiment, il y a qu'à voir les bouquins en unité, liés à leur auteur, il n'y a pas de travestissement d'aucune manière, ni même d'intervention réelle. Mais, sur les couleurs, c'est vrai que des pages de Prophet ont été faites par d'autres que moi, et des pages du 3ème Testament ont été faites par d'autres que Alex, sur Chrome aussi de Patrick Pion. Et voilà, on s'aide sur nos couv'... Mais c'est vraiment la vie d'atelier, pour le coup, celle que j'avais appris à l'école, c'est à dire des manières d'atelier qui sont limite académiques, où chacun est confronté à des problèmes et essaye de contribuer à faire progresser les uns les autres.
Donc en gros, ta bibliographie est plus importante qu'elle ne le laisse paraître ?
Oui oui. Ben le bouquin pour ça sera intéressant puisqu'on aura 168 pages bourrées ras la gueule avec de grands chapitres. Il y a eu les années Star Wars, les années des premières collaborations avec Christophe Ganz, avec vraiment des centaines et des centaines de dessins sur le Nemo qui n'a jamais vu le jour, avec des peintures, avec des centaines de dessins sur les jeux vidéos aussi, et des années importantes de collaboration avec des personnes qui ont beaucoup compté, comme Claire Wendling par exemple pendant longtemps, et puis ensuite avec Denis Bajram, et puis effectivement avec Xavier Dorison et Alex Alice ensuite... Le bouquin le transmet pas mal. C'est vrai que je pense que pas mal de gens vont être surpris par le contenu du bouquin qui dépasse assez largement le cadre strictement bande dessinée ou même les quelques dessins qu'ils ont pu voir du Pacte des Loups.
Justement, mis à part le fait que tu concentres actuellement sur la bd comme tu l'as dit plus tôt, tu n'as pas eu l'impression de trop t'éparpiller ?
En fait, dans le résultat, c'est vrai qu'il y a un éparpillement. Mais moi, encore une fois, comme je le disais tout à l'heure pour les écoles, ce qui m'intéresse avant tout, c'est une espèce de démarche personnelle de progression.
C'est à dire que, quelque part, j'ai un peu travaillé dans les médias qui me permettraient de développer ce que j'avais envie de développer. Par exemple, quand j'ai commencé la bd, j'etais encore aux Arts Déco et le Serment de l'Ambre était mon grand projet en fait, ça m'intéressait de travailler la bande dessinée de ce coté là, d'abord parce que j'adore l'heroic fantasy et que je lisais des bd depuis tout petit, etc, mais c'était travailler le dessin, l'encrage, et arriver à travailler ça activement. Quand ensuite on m'a proposé de faire des dessins pour le Némo, et pour Star Wars, il y avait d'une part essayer de travailler mon illustration, c'était ma formation, de progresser, de comprendre comment faisaient des gens comme Norman Rockwell, Leyendecker ou Drew Struzan. J'avais envie techniquement de me confronter au problème pour apprendre simplement mon métier.
Et donc, je faisais ça, certes par passion pour l'univers, mais aussi basiquement pour faire mes classes. Et ensuite, travailler sur des films, c'était une occasion de faire peinture et dessin dans la tradition des illustrateurs américains de pré-production, comme Ralph Mc Quarrie, Syd Mead, et aussi dans l'école des Matte painting de Michael Pangrazio et compagnie, ou Chris Evans, l'école Star Wars en gros. Et je voulais vraiment, j'adore ça. J'ai toujours été fasciné par les art of Star Wars et ce genre de choses et je voulais essayer de comprendre comment ces mecs là faisaient ça. Et en bande dessinée, j'avais vraiment tout ce que je voulais en terme de conception graphique, de narration, d'environnement des histoires et un certain type de dessin, mais il me manquait un aspect pictural un peu spectaculaire qui utilise la peinture et l'illustration comme j'avais toujours envie de le faire. Donc j'ai toujours essayé de travailler là dessus. Et maintenant, je reviens à la bande dessinée parce qu'en illustration, c'est pas que j'ai complété le truc mais j'ai beaucoup travaillé ça et je pense avoir envie maintenant de développer des univers complètement personnels.
Tu as travaillé dans beaucoup de domaines différents. As-tu déjà eu envie de les mélanger ?
Parce que pour l'instant, tu choisissais un domaine et tu t'y tenais. Soit l'illustration, soit la bd, soit les films. Tu n'as pas fait, par exemple, d'animation ou de bd interactives comme on peut en trouver sur le web...
C'est vrai que ça paraît très disparate vu de l'extérieur, mais objectivement, mis à part la disparité des média, par exemple, quand on travaille sur un jeu vidéo, on a des impératifs qui ne sont pas les mêmes que dans les autres médias.
Par exemple, basiquement, comparé au cinéma, quand on vous dit "venez designer mon jeu vidéo, venez designer mon film", les impératifs techniques ne sont pas les mêmes. Par exemple en jeu vidéo, on a des limites qui sont liées à la puissance des machines quasiment exclusivement. Par contre, pour ce qui est des univers, de leur complexité, de leur dimension ou de leur faisabilité par rapport aux lois physiques, tout est possible. C'est à dire qu'on a aucune limite concrète.
La seule limite concrète est la puissance de la machine. Une fois que cette donnée est intégrée, on peut créer des univers totalement fantasmagoriques, totalement oniriques, sans aucune limite. En cinéma, c'est totalement l'inverse. En cinéma, on a d'énormes limites sur la taille, d'énormes limites sur les dimensions, d'énormes limites sur les coûts de production, un grand décor coûte plus cher qu'un petit, etc... Par contre, on va avoir la possibilité d'aller beaucoup plus loin dans la finalisation de l'image. C'est à dire qu'on va avoir des images qui seront beaucoup plus subtiles en terme de lumière, en terme de couleur. On va avoir évidement une dramaturgie qui va donner un poids dramatique aux images. L'image ne sera pas là uniquement pour qu'il s'y passe quelque chose, elle sera là pour accentuer l'émotion d'un personnage, pour la révéler, pour charger un pathos... Ce sont des média différents et quand on est en bande dessinée, on est encore dans un autre système. Le dessin apparaît en final sur le média fini.
Donc le dessin et ce qu'on y met artistiquement directement, n'est plus un concept mais véritablement une traduction artistique. Donc on peut dire des choses encore plus fines d'une certaine manière parce qu'on a véritablement ce qu'on fait à la main. Ca apparaît et est vu par le lecteur alors que dans les autres médias, ils sont filtrés par tout un travail d'équipe. Donc à chaque fois, il y a des avantages et des inconvénients. Moi je dirai que dans tous les métiers, je m'intéresse à ces disciplines.
C'est intéressant. Mais mon métier, c'est de faire des dessins et des images. C'est d'arriver, grosso modo, là où il n'y a que des scripts ou des scénarios, c'est à dire des données qui sont strictement du texte, à faire un passage à l'écran, un passage à l'image, un passage au dessin, un passage au visuel de manière générale. Et ça, c'est la ligne directrice de tous ces médias. Alors évidement, c'est le bordel parce que je saute d'un média à l'autre, d'un projet à l'autre, certains se font, d'autres pas.
On se dit "mais quand est-ce qu'il va se poser 2 secondes et faire un truc?". Mais c'est pour ça que j'accorde beaucoup d'importance à ce art of. On va comprendre que je suis, certes, un auteur de bandes dessinées et j'adore ça, mais je suis aussi dessinateur et concepteur d'univers et ça fait vraiment partie de ce que je souhaitais faire.
C'est à dire que ça n'a été ni un attrait médiatique, ni un attrait financier, ni un attrait carriériste. C'était juste que dans la bande dessinée, j'ai une frustration qui est qu'on a simplement qu'une fois par an l'opportunité de faire des illustrations d'une certaine manière. Et comme j'aime ça, j'aime peindre, j'aime globalement des éléments culturels qu'on va considérer comme grand public, c'est à dire j'aime les mondes de science-fiction, j'aime les mondes fantastiques, je ne suis pas naturellement tourné vers des visuels qui sont inapplicables à des médias de commande ou des choses de ce genre. Naturellement, ça m'a orienté vers ça. Mais c'est pas une fascination pour le cinéma dans l'absolu, c'est pas une fascination pour le jeu vidéo. C'est juste "tiens, voilà des gens qui ont envie de voir mes illustrations", qui ont envie de voir ce que je pourrais donner, ce qui n'arrive plus dans l'édition. La presse ne se sert plus d'illustrations. Donc voilà, il n'y a que ces médias là qui ont besoin de concepteurs d'univers et d'images. Moi ça m'a plu et pendant de longues années de faire des illustrations et de travailler dans la tradition de ces illustrateurs qui m'ont fait rêver quand j'étais enfant, basiquement.
Et pour ce qui est de mixer ces différentes disciplines ?
Moi c'est basique, je suis un peu dans la recherche inverse. Je vais un peu jouer mon vieux con mais globalement, je suis un peu effrayé par ce qui est en train de se passer. En bande dessinée, il y a un truc qui m'inquiète un peu. L'omniprésente machine a tendance à professionnaliser un peu tous les domaines. Et qui dit professionnalisation sur des softs dit généralement perte de personnalité. C'est basique mais il y a des éléments simples de bande dessinée qui posent des problèmes techniques aux auteurs. Par exemple, le lettrage du texte, c'est difficile à faire.
C'est un exercice spécifique qui est long à maîtriser, qui est fastidieux et qu'on a pas envie de faire. Maintenant, la technique rend possible de le faire en lettrage informatique. Et quasiment tout le monde s'est engouffré dans la brèche. Et quelque part, c'est normal parce que ça vaut pas le coup de passer 6 mois à essayer de maîtriser un lettrage, c'est absurde. Mais, comme en cinéma globalement, il y a une tendance large à l'étalonnage numérique et au filtre de tout ce qui pourrait représenter un défaut dans le média. Grosso modo, tous les médias sont en train d'étudier une manière de supprimer tous les défauts. Et moi je suis pas un forcené artistique.
Je suis pas forcément pour aller dans l'extrême inverse. Mais je trouve quand même qu'une bande dessinée a plus de charme, de vie et de puissance quand elle est intégralement assumée par la main de l'auteur, comme un Régis Loisel par exemple, ou un Blutch, que quand elle est intégralement lissée et professionnalisée. Personne n'a jamais demandé à une bande dessinée d'être lisse, professionnelle. Ça c'est un argument que je considère comme totalement hors de propos. C'est pas désagréable mais c'est hors de propos. Pourquoi pas dans certains cas. Mais maintenant, on commence à avoir 3 polices de caractère qui font les lettrages de l'intégralité des bandes dessinées.
On est en train de rebasculer vers un système Aredit qui tapait les lettrages à la machine à écrire par défaut, mais cette fois-ci ce sont les auteurs qui le souhaitent. Ce n'est pas une demande éditoriale. C'est juste les auteurs qui disent "oui mais mon lettrage est pas terrible, ce sera mieux à l'informatique". Mais pourquoi mieux à l'informatique? Pas forcément mieux. Il sera peut-être un peu tordu pendant quelques bouquins mais ça fait partie du charme du truc aussi. Et je trouve ça un petit peu dommage. Et c'est pareil en cinéma. Il est très difficile de déterminer la patte maintenant d'un décorateur parce que la priorité est mise sur le fait que les choses doivent s'oublier, se lisser et être uniformisées.
Et ça devient une espèce de discipline mentale qui n'a plus rien à voir avec un dessin d'expression ou avec une quête artistique. Ca devient juste une espèce de systématisme qui est "oui mais là c'est pas nickel, faudrait mieux que ce soit nickel". Mais bordel de merde, pourquoi faudrait-il que ce soit nickel? Alors du coup, on a la bande des mecs qui font du nickel, absolument pros, dominé vraiment jusqu'au poil de cul du bord de case, retouché au pixel près en mode bitmap sur Photoshop et d'autre part l'autre réaction complète où on va tout faire au morceau de bambou coupé trempé dans l'encre de chine et où on va faire la tendance inverse. La mixité des médias, je suis d'accord mais il y a aussi une autre discipline qui est intéressante qui est de se tenir à un spectre assez réduit de possibilités et les pousser au maximum. Moi maintenant, j'en suis plus là. Je trouve pas globalement que les apports qu'il y a eu dans le jeu vidéo, dans le cinéma soient un progrès phénoménal pour la cinématographie. Je trouve pas qu'introduire des séquences cinématiques, cinématographiques dans le jeu vidéo ait fait progresser le concept du jeu. Je trouve que ces mélanges là, de manière générale, permettent à des gens, qui auraient voulu ne pas être dans le média dans lequel ils sont, de se dire "je fais un peu de cinéma, je fais un peu de jeu, etc..." mais je trouve que c'est une manière de travestir le média dans ce qu'il a de plus intelligent, c'est à dire grosso modo son intelligence vient des moyens qu'il offre et des moyens qu'il n'offre pas, qu'il faut apprendre à gérer et dominer pour en tirer toute la beauté, plutôt que de se dire "ce qui est con en bande dessinée, c'est que les trucs bougent pas. Ce serait bien d'animer les cases.". Non, ça n'a strictement aucun sens. Je préfère aller au bout du média.
En fait, dans ta démarche, tu n'es pas très loin de l'Association.
Non, c'est juste une conviction. Les auteurs de l'Association ont chacun une conviction qui est spécifique. Ils ont leur vision du média. Ils ont leur vision de ce qu'ils veulent dire. Et ils arrivent à des conclusions qui sont toutes différentes. Mais parce qu'ils vont jusqu'au bout de leur truc. Il n'y a pas 40000 intervenants, ils vont jusqu'au bout. Ils acceptent les qualités, ils acceptent les défauts. Ils font ce qu'ils ont à faire et ils jouent le jeu à fond. Alors quand on travaille pour Hollywood, on demande 100 millions d'euros pour faire un film. D'accord, il y a des compromissions évidentes liées au fait qu'on demande tellement de moyens qu'il faut quand même faire un peu gaffe. Mais dans la bande dessinée, le jeu n'est pas le même. Et ce que je trouve étonnant, c'est que ce n'est pas l'industrie qui leur demande de faire du boulot clean et industrialisé à l'américaine ou à la manga où ils s'effacent le plus possible au sein d'un professionnalisme. C'est eux en tant qu'auteurs qui souhaitent s'effacer derrière leur travail personnel. Alors ça, c'est assez étonnant.
Au niveau de tes collaborations, j'ai vu que le nom de Claire Wendling revenait souvent...
Oui bien sur, Claire a été quelqu'un de très important.
Vous avez prévu d'officialiser votre "union professionnelle" ?
Quand j'ai commencé ce bouquin, je n’avais vraiment aucune expérience. Comme tous les jeunes auteurs, on regarde énormément ce qui se passe autour pour déterminer quelle école on veut "épouser" et quelles sont les orientations vers lesquelles on veut aller. Et pour le Serment de l'Ambre, à l'époque, j'avais 3 modèles. C'est évident, j'avais Giraud sur Blueberry, j'avais Loisel sur la Quête et j'avais Claire sur les Lumières de l'Amalou. C'était évident.
Et très clairement, pendant toute la réalisation du Serment de l'Ambre... Pour moi, l'appréhension d'un nouveau domaine, c'est un peu toujours la même chose. C'est comme pour apprendre à conduire une bagnole. Au début, rien que le fait de changer une vitesse ou mettre un clignotant pose un problème et on est limite obligé de se référer au manuel ou de réflechir à savoir si c'est possible de le faire et comment c'est possible de le faire. Et très vite les automatismes viennent en place. Et à partir du moment où les automatismes viennent, on a plus à les remettre en cause et on en fait son alchimie.
Mais au départ, rien que le fait de tracer un bord de case pour un auteur de bd, il se demande avec quel outil il va le faire. Rien que ça. "Est-ce que je vais le faire au feutre? oui mais le feutre, l'encre s'abime, donc je vais le faire à la plume. Ouais mais la plume, ça fait pas des traits réguliers. Ouais mais le Rotring, ça se bouche.". Tout est un problème. Donc grosso modo, les jeunes auteurs, qu'est-ce qu'ils font? Et dans n'importe quel domaine: musique, peinture... On essaye de voir les gens qui ont réussi à régler les problèmes tels que nous, on aimerait un jour les régler. Et là en l'occurence, moi je me suis dirigé essentiellement sur Loisel, parce que mes compositions de page étaient vraiment complètement tirées vers Loisel.
Le dessin de mes personnages, comme moi je venais d'une école extrêmement comic book, venait de John Buscema et Neal Adams. Donc j'essayais d'adapter ça à des formats type 8, 10, 12 cases. Donc j'étais arrivé à des conclusions qui étaient un peu flottantes, qui sautaient d'une conclusion à l'autre mais j'aimais le travail du décor franco-belge, j'aimais le travail du personnage à l'américaine. Et comme Claire Wendling avait à cette époque là, avec Qwak, parce que Qwak a été aussi, à mon avis, le premier grand de la ligne qu'a développé Claire ensuite, avec le Soleil des Loups on avait vraiment les raccourcis graphiques importés de l'école Jeff Jones et compagnie et lui a officialisé ça.
L'album a un peu disparu depuis mais reste, à mon avis, une pointure en terme de révolution graphique dans la bd franco-belge. Et Claire a ensuite officialisé ça avec une espèce de montée en puissance de talent absolument hallucinante et ça m'avait complètement scotché. Du coup, notre premier contact a été une engueulade de sa part. Vraiment, elle m'en avait mis plein la gueule parce que j'avais pompé stricto sensu un corbeau, ça je peux vraiment pas dire le contraire (rires).
Rétroactivement d'ailleurs, c'est un des seuls éléments du bouquin qui était très proche de ce que pouvait faire Claire. Honnêtement, ce serait plutôt à Loisel de pousser une gueulante (rires). Du coup, ça a créé des liens, parce que quand on commence une relation sur des choses aussi radicales, on se dit "tiens, il peut peut-être se passer quelque chose". Et c'est vrai que progressivement, on s'est assez bien entendu. On a travaillé ensemble de longues années, avec Benoit Springer aussi. Et on a fait un pôle de 3 personnes pendant longtemps. Moi j'étais "l'illustrateur de la bande". J'avais pas mal étudié tous les procédés de peinture et ce genre de trucs et eux étaient des dessinateurs hors-pair. Et Claire avait en plus de ça, fait un nombre d'albums et développé un style graphique à une apogée qui était assez bluffante. Donc ça a marché quelques années tout ça et puis progressivement, chacun est parti faire un petit peu des trucs dans son coin. Mais ça, ça a été parmi les années les plus importantes de ma formation graphique et de dessinateur. Et la deuxième grande rencontre, ça a été Denis Bajram que j'ai rencontré aux Arts Déco...
Que tu as rencontré avant elle.
Avant elle, oui bien sur. Largement avant elle. Mais lui n'etait pas, et c’est sans doute pour ça que ça marche très bien avec Denis d'ailleurs, nous ne sommes pas sur le même registre. C'est à dire que moi à l'époque, j'étais un féru de dessin pur et d'illustration, donc le volume, la lumière, une espèce de forcené... Alors que Denis, lui, a toujours été orienté auteur bande dessinée. Il dessinait, pas pour dessiner mais pour faire des pages de bande dessinée. Il réfléchissait pour l'histoire, pour la narration bd. Il a atteint avant tout le monde un niveau effarant de maîtrise en terme de bande dessinée. Et surtout, quelque chose de fort, c'est un style authentique.
Quand il a commencé, même son premier Cryozone, il avait un style qui était le sien, qui ne ressemblait à strictement aucun autre, qu'il avait déjà éprouvé sur des centaines de pages... Je ne plaisante pas, quand il a fait Cryozone, il était déjà ultra formé à la bande dessinée. Et déjà, on a affaire, alors qu'il a 30 ans, à des oeuvres d'une totale maturité en terme de maîtrise du média bd. Il en a créé une alchimie , lui pour le coup, en mêlant l'informatique et la 2D que je trouve parfaitement équilibrée, parfaitement en place et sur laquelle on n'a absolument pas envie de changer la moindre virgule. Et voilà, on se complétait bien. Lui il m'a vraiment enseigné "tout ce que je sais", ce qui va pas très loin mais c'est quand même mieux que ce que c'était à l'époque, en narration bd. Et moi, je lui apportais ce que je pouvais en dessin et en couleur. Donc au final, on a vraiment eu une association qui a marché longtemps et on a vraiment pas eu à se plaindre de ça.
Vous envisagez pas de faire un truc ensemble un jour ?
On y a pensé. Mais je crois qu'en fait, il y a 2 étapes. Il y a une première étape où on est complètement paumé, et on a besoin de se regrouper pour apprendre les uns des autres. Et chacun essaye d'aider l'autre et de se faire aider. C'est une espèce de système de survie où chacun essaye de régler ses problèmes en s'aidant. Et puis à un moment, il faut se définir par soi même. On a des armes, il faut les éprouver. Chacun doit faire des trucs. Alors il y aura des trucs bons, des trucs moins bons mais tu dois faire face à tes limites et à tes capacités. Et après, une fois que t'es plus à l'aise avec ça, je pense que tu peux éventuellement te retrouver et partir sur une association. Il n'est même pas exclu qu'un jour ou l'autre, on fasse des choses avec Claire parce qu'on se croise sans arrêt, sur des participations de jeux vidéos, sur des participations de films d'animation, etc... On se croise sans arrêt. Et c'est assez rare de croiser, artistiquement, les gens avec lesquels on partage vraiment des choses en commun, mais profondément, sur les raisons même de pourquoi on dessine et pourquoi on veut faire des images. C'est assez rare. Alors ça pose d'énormes problèmes d'ego, forcément, parce que c'est des trucs compliqués. Mais humainement parlant et artistiquement, c'est des expériences qui sont totalement exceptionnelles. Après, il y a eu 1001 complications qui sont arrivées, qui sont regrettables mais le fond reste. Et je serai très surpris qu'il se passe pas encore quelque chose à un moment ou à un autre.
En plus apparemment, vous avez, toi, Claire Wendling et Denis Bajram, un peu la même culture, apparemment principalement comics. Ca doit être une grosse source d'influence qui vous relie quand même.
L'analyse que je fais vaut ce qu'elle vaut mais bon. Globalement, la famille de dessin que je préfère dans l'absolu, c'est tout le dessin du XIXème siècle, jusqu'au paroxysme qui a donné l'école de Vienne, mais globalement, tout. Tout ce qui a été fait à ce moment là cumulait tout ce qu'on pouvait imaginer de classicisme le plus figé avec, tout d'un coup, une espèce de prise de conscience de la liberté incroyable qu'on pouvait avoir avec ça.
Et on a obtenu des mecs qui étaient des brutes, de formation classique avec une liberté, une curiosité et une avidité de découvrir totalement unique quasiment dans l'histoire.
Et j'ai été vraiment fou de ça. Et il me semble que nous, en Europe, toujours très actifs au niveau artistique, on a assez vite balayé ce mouvement parce qu'il fallait passer à autre chose. Et curieusement, les américains ne l'ont pas balayé, pour une raison x. Et ils l'ont reconverti dans d'autres choses. ils l'ont reconverti dans les illustrations. Des gens comme Howard Pyle, comme J.C. Leyendecker, ou N.C. Wyeth évidement, ont perpétué tout ce style là, mais dans de l'illustration de livres pour enfants, de l'illustration de presse, etc... Et c'est resté un métier très actif là-bas. Et ils ont encore une tradition d'illustration et de dessin là-bas qui, de ce point de vue là, est dans la digne tradition de ce que nous faisions extrêmement bien, il y a un siècle de ça mais qu'on a totalement oblitéré. Donc, c'est vrai que des gens comme Jeff Jones sont des enfants directs de N.C. Wyeth, qui sont des dessinateurs que j'admire au delà de tout, que Claire admire au delà de tout et qu'on est un certain nombre à vénérer au delà de tout qui ont été plus ou moins créés en France, mais qu'on a évacué. Donc on est obligé de repasser par l'école américaine pour se souvenir de ce que nous avions nous-même défini, il y a quelques temps de ça. C'est une espèce de logique qui fait que les éléments se répondent. Et là en l'occurrence, c'est vrai que nous, on a une récupération. Mais je me suis jamais senti proche de l'école franco-belge parce que je ne vois pas de filiation entre un dessin de Géricault ou de Delacroix ou de Sargent avec Bob de Moor ou avec Peyo. Ce n'est pas pour moi la même école. C'est une autre école qui a été créée, qui est plus liée au code, au cartoon mais qui n'est pas liée à cette école là. Par contre, c'est une école que je retrouve totalement en regardant du Gene Collan, du John Buscema, du Neal Adams, du Bill Sienkiewicz, du Howard Chaykin, la liste est infinie... Mignola bien évidement, qui est un mélange assez étonnant de plein de choses. Bien sur qu'on est très attiré par ça. On se rapproche d'une école qui n'était pas développée du tout par le franco-belge. Il est normal que des auteurs aient envie de s'attacher à l'une ou l'autre.
C'est vrai qu’en parcourant Prophet ce matin, j'ai retrouvé des éléments de Batman dedans.
C'est évident. Mais graphiquement, s'il y a vraiment un truc qui pourrait définir le style, c'est simplement le désir inconscient de faire la bd qu'on aurait toujours voulu lire. Basiquement, on fait tout ce qu'on aime. On essaye de faire aussi bien que ce qu'on a vu, aussi bien que ce qu'on aimerait voir, tout simplement. Et ça crée une alchimie qui est liée simplement à ce que tu es, toi. Et basiquement, c'est vrai que je suis fasciné par la force du dessin de John Buscema, je suis fasciné par la gestion des clairs-obscurs de Breccia, je suis fasciné par des tas d'éléments fantasmatiques que je peux avoir lu aussi bien dans Lovecraft...
Lovecraft, ça se voit tout de suite, dès les premiers noms dans Prophet...
Oui bien sur. Et c'est pas du clin d'oeil. Et c'est vrai que profondément, pour moi il a inventé un fantastique qui est le fantastique le plus introspectif qui soit, le plus paranoïaque, qui est à mon sens le roi des fantastiques, celui qui me passionne le plus. Et c'est vrai que j'ai envie de traiter ça. Mais en fait, c'est profondément romantique. On est vers une école qui est complètement liée à l'onirisme, à Erik Satie aussi bien qu'à Debussy, qu'à Mucha dans son Epopée Slave, qu'à Gustave Moreau d'un certain point de vue... C'est toute une espèce de rattachement, et là je fais vraiment un medley odieux mais c'est pas grave, c'est tout un esprit qui passe à travers toutes ces oeuvres que j'essaye de retranscrire dans Prophet. Il a un ton un peu curieux Prophet, parce qu'on jongle un peu de l'histoire d'aventure avec un fantastique introverti régressif, où on est là "il se passe des trucs bizarres" et on part tout d'un coup dans du grand spectacle... Le ton n'est pas encore complètement trouvé. Mais il y a effectivement là-dedans tout ce que j'essaye d'atteindre avec Xavier (NDR: Dorison, scénariste de Prophet) qui lui poursuit aussi une quête personnelle du fantastique et on essaye de se retrouver là-dessus. Enfin, on est pas au bout de nos aventures.
En même temps, la première fois que j'ai lu Prophet, j'ai pas pensé aux comics. Ca m'a plus fait penser à du Andreas.
Oui ce n’est pas faux. A mon avis, c'est le coté contemplatif et lent. Je suis fasciné par un certain cinéma et un certain type de bandes dessinées. En cinéma, je dirai Werner Herzog. J'adore les films comme Aguirre ou le Nosferatu de Herzog. J'aime les films qui sont profondément contemplatifs et qui font passer de l'ambiance et de l'atmosphère avant de la narration. Un climat fantastique ou un climat décalé est pour moi quelque chose qu'on peut lier avec une certaine atmosphère musicale éventuellement, ou visuelle, ou picturale, ou composition qu'on peut trouver dans certains Pratt, où là on arrive à des instants de contemplation pure que je trouve absolument fascinants et jubilatoires. Et là c'était vrai que c'est totalement mais alors totalement antinomique avec l'histoire d'aventure ou même avec l'histoire fantastique telle qu'on peut la concevoir à la Lovecraft. Je suis encore en train de mixer de manière un peu maladroite des quantités de choses que j'ai envie de voir. Le travail de Prophet est d'arriver à faire fonctionner cette alchimie.
Donc pour l'instant, Prophet est ton aboutissement? Tu mets tout dedans.
C'est mon chantier. L'intro, c'est exactement tout ce que j'ai toujours rêvé de faire. Dessiner ce sanctuaire avec ces titans de 50m de haut en pierre, c'est des trucs que j'ai toujours rêvé de voir et voilà. Je pense pas qu'on en ait fait un album vraiment dominé, c'est évident. Mais il a des qualités de tripes, de sincérité et d'envie qui sont intéressantes, et qui sont surtout, j'espère, révélatrices de ce qui va se passer plus tard. Dans la suite de l'histoire, on a pris une option qui n'était pas du tout celle du 1. Celle du 1 jonglait entre 2 styles, globalement. Là on en a choisi un et on s'y tient. Alors on va avoir une partie de l'histoire... Evidement l'histoire est traitée dans son ensemble, mais une partie de l'esprit de l'histoire qui va être mise en retrait pour en favoriser une autre. Donc, la série suit une évolution. Et on va s'asseoir sur des bases sans doute plus repérables, ce qui est important. Il faut quand même qu'il se passe quelque chose. Pourquoi j'ai envie de me confronter à la bd? C'est que je sens que c'est là que j'ai un travail sur moi-même à faire. C'est pas en faisant des illustrations. C'est dans Prophet que je vais définir quel va être mon univers, mon fantastique, ma marque d'auteur, basiquement.
C'est pour ça que tu ne bosses pas seul ?
Déjà, je ne bosse pas seul parce que j'adore bosser avec des gens. Donc j'adore l'idée qu'on soit à plusieurs et à s'entraider, et ça me fait chier d'être tout seul du matin au soir à faire des bd ou des illustrations. J'ai toujours bossé en atelier en illustration avec des amis, avec des collègues. J'ai jamais bossé seul dans ma chambre, je crève. Et puis j'aime bien discuter. Tu vois, je suis bavard. J'aime bien être avec des gens et discuter de trips en commun. Avec Patrick (NDR: Pion, auteur de Chrome), on parle beaucoup de sa bd, avec Robin (NDR: Recht, dessinateur du Dernier Rituel) aussi. Avec Xavier (NDR: Dorison, scénariste de Prophet et du 3ème Testament), Alex (NDR: Alice, dessinateur du 3ème Testament), Denis (NDR: Bajram, auteur d'Universal War 1), on arrête pas de parler de tout ça. Et puis il y a des moments, quand on s"aperçoit qu'on a des idées en commun, on dit "allez, essayons de faire une scène ensemble, pour voir"... C'est vraiment récent, l'envie de vouloir travailler seul et de se confronter à ce genre de problème de manière un peu jusqu'au-boutiste.
Quand j'ai préparé l'interview, j'ai interrogé un peu les internautes sur ce qu'ils aimeraient que je te demande. Et les questions qui reviennent le plus souvent, c'est des questions techniques...
Ah !
Je voulais donc savoir si tu expérimentais beaucoup pour que ça génère autant de questions ?
Je vais revenir sur mon idée de l'enseignement, tout le monde s'en fout mais c'est pas grave. Je trouve qu'il y a quand même un truc qui me gêne en école d'Arts Graphiques, et je pense que les gens qui posent les questions de ce genre ont exactement les questions que moi j'ai posé depuis que j'ai terminé mes études et depuis même que j'ai commencé mes études.
L'enseignement tel qu'il est pensé en France, et ça me choque un peu, estime qu'il doit, globalement, t'aider à réfléchir et t'aider sur les thèmes et la charge culturelle et artistique que tu dois mettre dans tes œuvres. Mais je m'excuse, s'il y a vraiment quelque chose qui est personnel, c'est vraiment ça. Et ce que je considère comme la responsabilité d'une école, mais d'une école de n'importe quoi, c'est d'enseigner les méthodes et le langage. Je considère qu'une école d'Arts Graphiques doit enseigner aux gens à faire des photos, à les cadrer, à savoir bien exposer leurs photos et, grosso modo, à savoir quel est le processus chimique qui permet d'arriver au résultat final.
Je considère qu'en terme de peinture, ils doivent nous apprendre ce que c'est que cette curieuse chimie des pigments et des différents liants qu'on peut utiliser en peinture pour arriver à obtenir les idées qu'on a en tête. Ils ne sont pas là pour nous dire "telle idée est intéressante ou ne l'est pas". Ce n'est pas leur problème. Donc les enseignants, évidemment, prennent plus de plaisir à discuter théologie, philosophie, aspect culturel ou histoire de l'art et je le comprends. Mais les mecs qui sont en face ont une culture propre, vont la développer en fonction de leurs affinités ou de leurs désirs. Mais il y a un truc qu'ils ne peuvent pas apprendre seul, c'est un métier. Et je trouve qu'il y a une abdication complète de l'enseignement à ce point de vue là, qui leur explique à tous qu'il faut être des gens ouverts mais qui oublie de leur apprendre...
Et après on passe notre vie, mais littéralement notre vie à essayer de trouver quel est le vocabulaire pour dire ça. On est tous à tomber en arrêt devant des couvertures de Giraud sur Blueberry ou sur des images parfaitement mises en place par des gens comme Adam Hughes ou des gens comme Drew Stresan et on ne sait pas le faire! On ne sait pas le faire parce qu'on a pas le niveau, on ne sait pas le faire parce que personne n'a pris le temps de nous apprendre les techniques et la chimie nécessaire pour y parvenir. Et donc, l'essentiel des questions qui reviennent vers moi c'est "t'arrives à faire des trucs, quand même là, comment on fait?". Et c'est pas du tout illégitime. il est impossible en France d'apprendre le métier d'illustrateur. C'est une impossibilité. J'ai tout testé. J'ai essayé toutes les écoles. Je suis même allé aux Arts Déco de Strasbourg qui avait une section spécialisée, etc... Il n'y a rien qui vaut 15 jours de formation dans un atelier spécialisé d'une école aux Etats-Unis, notamment à Los Angeles. Il n'y en a pas une qui vaut ça. C'est désolant mais c'est comme ça. Ça se retrouve sur le marché, vu qu'il n'y a plus aucune illustration utilisée, à part des illustrations jetées à la plume, mises en couleur sous Photoshop en 3 minutes comme on peut voir dans les magazines féminins ou ce genre de choses, qui sont des illustrations de talent mais qui ne sont qu'un spectre extrêmement limité de la profession.
L'enseignement en France n'est pas assez technique ?
Grosso modo, tu n'apprends pas ton métier. On t'apprend à devenir quelqu'un de plus intéressant et de plus ouvert, ce qui n’est vraiment pas le seul aspect d’une formation professionnelle.
Je ne vais pas te poser les questions techniques que j'ai reçues parce que je ne les comprends pas...
(rires) ok, comme tu veux. Le mieux, si on fait avancer un peu le site, j'essayerai de faire un système... De toutes façons, les gens peuvent m'envoyer des mails sur l'Atelier Virtuel et à ce moment là, je leur réponds (lauffray@ateliervirtuel.com). Moi je suis ravi de répondre à ça, ça m'intéresse et j'adore ça. Et puis je comprends parfaitement leurs problèmes. Moi, j'en étais à acheter des revues américaines où les mecs faisaient des step by step de leur technique pour essayer de comprendre comment ça marche. Je devais commander mon matériel aux Etats-Unis. Il y a tout simplement un truc qui est important, c'est que les 3/4 du matériel qui est nécessaire pour arriver à faire n'est tout simplement pas distribué en France. On a des problèmes de plume, des problèmes de papier, des problèmes de peinture, des problèmes d'encre maintenant... Seul l'informatique... Moi je travaille beaucoup sur informatique, donc je suis pas du tout anti Photoshop.
Merci beaucoup.